Chaque année, le 21 juillet, les rues de Belgique se parent de noir, jaune et rouge.

Les familles se retrouvent. Les enfants admirent les défilés. Les places s’animent. Les fanfares résonnent. C’est un jour de fête.

Mais cette année, une question s’est imposée à moi :

Que célébrons-nous réellement ?

Une date ?

Un Roi ?

Une nation ?

Ou bien un chemin commencé il y a près de deux siècles et que nous poursuivons encore aujourd’hui ?

La Belgique est devenue mon pays de vie

Je suis née à l’île Maurice.

À seize ans, j’ai quitté mon île natale pour venir vivre en Belgique.

Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour cette terre deviendrait celle où je construirais ma vie, où je fonderais ma famille, où grandiraient mes enfants et où naîtraient mes petits-enfants.

La Belgique n’est pas mon pays de naissance.

Elle est devenue mon pays de vie.

Elle m’a accueillie avec ce que j’étais déjà, mais aussi avec tout ce qu’il me restait encore à devenir.

C’est peut-être pour cette raison que le 21 juillet résonne aujourd’hui d’une manière particulière en moi.

 Le 21 juillet 1831

Le 21 juillet 1831, Léopold Ier prêtait serment devant le Congrès national comme premier Roi des Belges. En jurant de respecter la Constitution et les lois du peuple belge, il ouvrait un nouveau chapitre de l’histoire du pays.

En 2031, la Belgique commémorera le bicentenaire de cet acte fondateur.

Deux cents ans.

Deux siècles de vie commune.

Deux siècles pendant lesquels des femmes et des hommes ont travaillé, aimé, souffert, espéré, élevé leurs enfants, défendu leurs droits, traversé les guerres et reconstruit ce qui avait été détruit.

Deux siècles au cours desquels chaque génération a reçu une Belgique déjà commencée.

 D’une génération à l’autre

Aucune génération n’a reçu une œuvre terminée.

Chacune y a ajouté quelque chose.

Une école.

Un hôpital.

Une loi plus juste.

Une liberté nouvelle.

Une invention.

Une œuvre d’art.

Une association.

Une entreprise.

Une famille venue d’ailleurs qui a, elle aussi, apporté sa manière de vivre, de cuisiner, de travailler, de croire, d’aimer et de transmettre.

C’est alors que le nombre 21 a pris pour moi une autre résonance.

 L’Arcane Majeure du Monde

Le Monde

Dans La Voie des 22, le XXI correspond à l’Arcane du Monde.

Le Monde nous parle d’accomplissement.

Mais il ne nous dit pas que tout est terminé, que tout est parfait et qu’il n’y a plus rien à apprendre.

Bien au contraire.

Il représente ce moment où l’on devient assez mûr pour regarder sa vie dans son ensemble.

Voir ce qui a été accompli.

Voir ce qui ne l’a pas été.

Voir également ce qui est encore en train de mûrir.

À l’âge de 21 ans, un jeune être humain est considéré comme adulte.

Pourtant, nous savons bien qu’à 21 ans, il n’a pas fini de grandir.

Il commence plutôt à prendre la responsabilité de sa vie.

Il ne choisit pas l’histoire dans laquelle il est né, mais il peut commencer à choisir ce qu’il va en faire.

Il devient peu à peu acteur de son cheminement et co-auteur de sa vie.

Je me suis alors demandé :

Une nation ne grandit-elle pas, elle aussi, de cette manière ?

La Belgique a bientôt deux siècles.

Elle a appris.

Elle s’est transformée.

Elle a traversé des moments glorieux et d’autres plus douloureux.

Elle a connu des divisions, des incompréhensions, des conflits de langues, de cultures, d’intérêts et de visions du monde.

Mais elle a aussi créé de nombreux liens.

Des liens entre les régions.

Des liens entre les générations.

Des liens entre ceux qui sont nés ici et ceux qui sont venus d’ailleurs.

Des liens entre des personnes qui, au départ, n’avaient peut-être rien en commun, mais qui ont fini par travailler ensemble, devenir voisins, amis, collègues ou membres d’une même famille.

Je pense à ma propre histoire.

En arrivant de l’île Maurice, je portais déjà en moi une autre langue, d’autres paysages, d’autres traditions et d’autres manières de vivre.

Je n’ai pas eu besoin d’effacer mes racines pour aimer la Belgique.

J’ai appris à faire vivre les deux en moi.

L’île Maurice m’a donné mes racines.

La Belgique m’a permis de déployer mes ailes.

L’une m’a appris d’où je venais.

L’autre m’a aidée à découvrir ce que je pouvais devenir.

Et aujourd’hui, lorsque je regarde mes enfants et mes petits-enfants, je vois bien que ces deux mondes ne s’opposent pas.

Ils se rencontrent.

Ils dialoguent.

Ils donnent naissance à une histoire nouvelle.

 Apprendre à vivre ensemble

C’est peut-être cela, au fond, que nous enseigne l’Arcane du Monde.

Faire Monde, ce n’est pas demander à chacun de devenir pareil.

C’est apprendre à faire vivre ensemble ce qui est différent.

C’est comme dans une famille.

Nous pouvons nous aimer et ne pas toujours penser de la même façon.

Nous pouvons avoir reçu la même éducation et pourtant choisir des chemins différents.

Nous pouvons parfois nous blesser, nous éloigner, ne plus nous comprendre.

Mais lorsque chacun accepte de faire un pas, d’écouter autrement et de reconnaître sa part de responsabilité, quelque chose peut recommencer à circuler.

Une famille n’est jamais définitivement accomplie.

Un couple non plus.

Une personne non plus.

Pourquoi un pays le serait-il ?

Le Monde ne nous demande donc pas d’être parfaits.

Il nous demande d’être conscients.

Conscients de ce que nous avons reçu.

Conscients de ce que nous avons construit.

Conscients aussi de ce que nous transmettons, parfois sans même nous en rendre compte.

Car nous transmettons bien plus que des biens matériels.

Nous transmettons une façon de parler aux autres.

Une manière de réagir lorsqu’une personne pense différemment.

Une manière de respecter ou non les plus fragiles.

Une manière d’accueillir celui qui vient d’ailleurs.

Une manière d’utiliser notre liberté.

Une manière de prendre soin de la terre, de nos villes, de nos quartiers et de nos relations.

C’est là que la Fête nationale peut devenir plus qu’un jour de célébration.

Elle peut devenir un temps de reconnaissance.

Reconnaître ce que les générations précédentes ont accompli.

Reconnaître aussi les blessures et les erreurs du passé.

Reconnaître enfin les grands chantiers qui restent encore devant nous.

Plus de justice.

Plus de respect.

Plus d’écoute.

Plus de liens entre les générations.

Plus d’harmonie entre les communautés.

Plus de responsabilité envers le vivant.

 Cette évolution collective commence dans notre vie quotidienne

Mais cette évolution collective ne dépend pas seulement des gouvernements et des institutions.

Elle commence aussi dans notre vie quotidienne.

Dans la manière dont nous parlons à notre conjoint.

Dans la place que nous faisons à nos enfants.

Dans l’attention que nous portons à une personne âgée.

Dans notre façon d’accueillir un nouveau voisin.

Dans le courage de reconnaître une erreur.

Dans notre capacité à ne pas toujours chercher à avoir raison.

Dans notre volonté de transmettre un peu plus de paix que de peur.

Nous pouvons parfois croire que notre contribution est trop petite pour changer le monde.

Mais une nation est faite de millions de gestes ordinaires.

Un pays grandit chaque fois qu’une personne choisit la conscience plutôt que l’automatisme.

Chaque fois qu’elle choisit le dialogue plutôt que le rejet.

Chaque fois qu’elle choisit de réparer plutôt que de laisser une blessure s’envenimer.

Chaque fois qu’elle transforme ce qu’elle a reçu en quelque chose d’un peu plus juste et d’un peu plus humain.

C’est cela, pour moi, le côté profondément pratique de l’Arcane XXI.

Le Monde ne nous invite pas seulement à contempler l’ensemble.

Il nous demande :

Quelle place vais-je prendre dans ce monde ?

Qu’ai-je reçu ?

Qu’en ai-je fait ?

Et que vais-je transmettre pour contribuer à bâtir un monde meilleur ?

Nous ne choisissons pas toujours ce que la vie place sur notre chemin.

Nous ne choisissons ni notre naissance, ni notre famille, ni notre époque, ni toutes les épreuves que nous traversons.

Mais nous possédons une volonté.

Cette volonté peut être éclairée par la conscience.

Et c’est ainsi que nous devenons peu à peu les co-auteurs de notre vie.

Il en va peut-être de même pour la Belgique.

Elle n’a pas choisi toutes les pages de son histoire.

Mais chaque génération peut encore participer à l’écriture de la suivante.

À l’approche de ses deux cents ans, la Belgique ne nous demande peut-être pas seulement de nous souvenir de ce qu’elle a été.

Elle nous invite à nous demander ce que nous voulons qu’elle devienne.

Et nous, individuellement, que voulons-nous devenir avec elle ?

Quel monde désirons-nous laisser à nos enfants et à nos petits-enfants ?

Un monde plus divisé ?

Ou un monde dans lequel chacun aura appris à reconnaître que sa liberté s’accomplit pleinement lorsqu’elle participe aussi au bien commun ?

En ce 21 juillet, j’aimerais donc célébrer la Belgique avec gratitude.

Non comme un pays parfait.

Mais comme une terre vivante, encore en chemin.

Une terre faite d’accomplissements, de non-accomplissements et d’accomplissements en devenir.

Une terre qui m’a accueillie et à laquelle j’ai moi-même essayé,  et essaie à ma mesure, d’apporter quelque chose.

Une famille.

Un travail.

Une transmission.

Une œuvre consacrée à la conscience et à la connaissance de soi.

Peut-être est-ce cela, finalement, grandir avec son pays.

Recevoir son histoire.

Y inscrire sa propre histoire.

Puis transmettre aux générations suivantes un monde un peu plus conscient que celui que nous avons reçu.

Et si, cette année, la Fête nationale devenait aussi une petite fête intérieure ?

Un moment pour nous demander simplement :

Que suis-je devenu ?

Qu’ai-je construit de beau ?

Qu’ai-je encore à réconcilier ?

Quel accomplissement est aujourd’hui en train de mûrir en moi ?

Et quelle part puis-je apporter à un monde plus harmonieux ?

Car une nation ne grandit jamais toute seule.

Elle grandit à travers chacun de nous.

Et peut-être la Belgique nous invite-t-elle, en ce 21 juillet, à devenir avec elle un peu plus conscients, un peu plus responsables et un peu plus humains.

Saisissons cette opportunité.

Joyeuse Fêtes Nationale à nous tous.

Roselyne Marianne