Réflexions initiatiques sur notre monde

Un jour, un livre

À seize ans, j’ai lu Du contrat social pour réussir les épreuves du Jury central. Plus de cinquante ans après, ce livre revient interroger notre manière de vivre ensemble.

Il y a des livres que nous lisons parce que nous les avons choisis. Et puis il y a ceux que la vie place sur notre chemin sans que nous sachions encore pourquoi.

En retrouvant Rousseau aujourd’hui, une question s’impose à moi : avons-nous encore envie de faire société ?

Du Contrat social à notre vie quotidienne : que sommes-nous encore disposés à offrir, à respecter et à construire pour que le « nous » puisse exister ?

Je suis arrivée en Belgique en 1973, à l’âge de seize ans, pour travailler comme fille au pair dans une famille installée à Jodoigne-Souveraine. À côté de mon travail, je pouvais aller à l’école.

Malgré mon âge, je me suis retrouvée en sixième primaire. J’ai accepté cette situation et j’ai travaillé avec détermination. À la fin de l’année scolaire 1973-1974, j’ai réussi l’examen cantonal avec 85 %.

Poursuivre mes études tout en travaillant était difficile. Une voisine de la famille m’a alors conseillé de préparer mes humanités, c’est-à-dire mes études secondaires, par correspondance, afin de les présenter devant le Jury central à Bruxelles.

C’est au cours de cette préparation que j’ai dû lire plusieurs œuvres importantes pour mon examen oral. Parmi elles se trouvait Du contrat social de Jean-Jacques Rousseau.

À cette époque, je lisais Rousseau pour apprendre, comprendre et réussir les épreuves du Jury central. Je ne pouvais pas encore savoir que ce livre reviendrait m’interroger bien des années plus tard.

Le livre que j’avais lu pour réussir un examen

Il y a un peu plus d’un an, mon fils m’a dit : Je suis en train de lire Du contrat social de Jean-Jacques Rousseau.

Cette simple phrase a réveillé en moi un souvenir lointain. Je me suis revue jeune fille, travaillant et étudiant en même temps, entourée de tous ces livres que je devais préparer pour mon examen oral.

Je ne pourrais pas prétendre qu’après toutes ces années, je me souvenais encore de chaque raisonnement ou de chaque phrase mot pour mot.

Mais certaines idées étaient restées en moi, comme une compréhension en attente. Il fallait que ma conscience et mon expérience grandissent pour que je puisse relier la liberté personnelle que je cherchais à construire à seize ans à une question devenue aujourd’hui collective : comment vivre libre tout en contribuant à la société dans laquelle nous avançons ensemble ?

Une phrase, notamment, a traversé le temps :

« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. »
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre I

À l’époque, cette phrase me parlait sans doute d’abord de ma propre liberté. J’étais une jeune Mauricienne arrivée en Belgique pour travailler, tout en essayant de poursuivre ses études et de construire son avenir.

Aujourd’hui, je l’entends autrement.

De quelles chaînes Rousseau parlerait-il dans notre monde actuel ?

Des règles qui nous sont imposées ? Peut-être. Mais il parlerait sans doute aussi des chaînes que nous fabriquons nous-mêmes : nos peurs, nos habitudes, nos dépendances, nos préjugés et notre difficulté à écouter une personne qui ne pense pas comme nous.

Rousseau ne revenait donc plus dans ma vie pour m’aider à réussir un examen. Il revenait, comme pour vérifier où j’en étais dans ma compréhension de la liberté, de la responsabilité et de notre manière de vivre ensemble.

Et il me posait cette question : Savons-nous encore ce qui nous engage les uns envers les autres ?

Qu’est-ce qu’un contrat social dans la vie réelle ?

L’expression « contrat social » peut sembler compliquée. Elle peut faire penser à un gros livre de philosophie ou à une discussion réservée aux spécialistes.

Pourtant, son idée de départ est simple.

Personne ne peut vivre entièrement seul. Nous avons besoin les uns des autres pour nous nourrir, nous soigner, apprendre, travailler, nous déplacer et nous sentir en sécurité.

Nous acceptons donc certaines règles afin que la vie commune soit possible.

Lorsque nous nous arrêtons devant un feu rouge, lorsque nous attendons notre tour ou lorsque nous évitons de faire du bruit pendant que notre voisin dort, nous respectons ce contrat.

Lorsque nous aidons une personne fragile ou prenons soin d’un lieu partagé, nous le faisons également vivre.

Un feu rouge

Le contrat social n’est donc pas seulement écrit dans les lois. Il apparaît dans notre manière de nous comporter, y compris lorsque personne ne nous regarde.

Rousseau nous rappelle qu’aucune société ne peut tenir s’il n’existe plus rien qui relie les intérêts de ses membres :

« S’il n’y avait quelque point dans lequel tous les intérêts s’accordent, nulle société ne saurait exister. »
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre II, chapitre I

Nous ne sommes pas obligés d’être d’accord sur tout. Nous pouvons avoir des histoires, des croyances, des opinions et des manières de vivre différentes.

Mais nous devons pouvoir nous retrouver autour de quelques bases : respecter la vie, protéger les plus vulnérables, reconnaître la dignité de chacun et ne pas construire notre bonheur en détruisant celui des autres.

Le contrat social commence peut-être là : dans cet espace commun que nous décidons de protéger ensemble.

Quand le « moi » prend toute la place

Nous parlons souvent de nos droits. Et c’est essentiel, car ils protègent notre liberté et notre dignité.

Mais parlons-nous encore suffisamment de nos devoirs ?

Nous voulons être écoutés. Mais prenons-nous le temps d’écouter les autres ?

Nous voulons être respectés. Mais comment parlons-nous aux personnes qui ne partagent pas nos opinions ?

Nous voulons vivre librement. Mais pensons-nous aux conséquences de nos choix sur les autres et sur la société ?

Le problème n’est pas le « moi ». Nous avons besoin de devenir une personne capable de penser, de choisir et de dire non. L’autonomie est précieuse.

Mais lorsque le « moi » prend toute la place, le « nous » finit par disparaître.

On le voit notamment sur les réseaux sociaux. Derrière un écran, certaines paroles deviennent plus dures. Nous réagissons avant de réfléchir. Nous transmettons parfois une information sans vérifier si elle est vraie. Nous cherchons davantage à avoir raison qu’à comprendre.

Nous pouvons aussi attendre beaucoup de la société tout en oubliant de nous demander ce que nous sommes prêts à lui apporter.

Faire société ne signifie pas s’effacer. Cela signifie apprendre à devenir soi-même sans oublier que les autres existent aussi.

C’est cela, pour moi, devenir un être autonome, mature et interdépendant.

Une société fragilisée par le manque de confiance

Aujourd’hui, beaucoup de personnes ne font plus confiance aux institutions, aux responsables politiques, aux médias, ni parfois même aux personnes qui les entourent.

Cette méfiance ne tombe pas du ciel. Certaines personnes ont le sentiment de ne pas être entendues. D’autres ont vécu des injustices, des promesses non tenues ou des décisions qu’elles ne comprennent pas.

Les résultats d’une enquête publiée en 2024 par l’OCDE montrent combien le fait de se sentir écouté peut changer notre relation aux institutions.

Parmi les personnes qui pensent pouvoir donner leur avis sur les décisions du gouvernement, 69 % déclarent lui faire confiance. Parmi celles qui pensent ne pas avoir leur mot à dire, elles ne sont plus que 22 %.

La différence est immense.

Cela nous montre qu’une société ne tient pas seulement grâce à ses lois. Elle a aussi besoin d’écoute, de clarté, de justice et de confiance.

Ce besoin de se sentir entendu ne concerne d’ailleurs pas uniquement les gouvernements. Nous pouvons le reconnaître dans tous les lieux où des personnes doivent avancer ensemble.

Chacun a besoin de pouvoir apporter sa parole, mais aussi d’apprendre à accueillir celle de l’autre. Chacun peut participer selon ses possibilités, sans laisser les mêmes personnes porter seules toutes les responsabilités.

Faire société, c’est pouvoir dire : « Ma parole compte, mais celle de l’autre compte également. »

Ce n’est pas toujours facile. Cela s’apprend.

Le contrat extérieur et notre contrat intérieur

En relisant Rousseau, une autre phrase m’interpelle :

« L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. »
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre VIII

Cette idée peut sembler étrange. Nous associons souvent la liberté au fait de pouvoir faire tout ce que nous voulons.

Mais sommes-nous vraiment libres lorsque nous obéissons immédiatement à toutes nos envies, nos colères ou nos peurs ?

Si je dis tout ce qui me traverse l’esprit sans penser aux blessures que mes paroles peuvent provoquer, est-ce de la liberté ?

Si je prends un engagement et que je l’abandonne dès qu’il devient difficile, suis-je libre ou suis-je simplement dirigée par mon confort du moment ?

La liberté intérieure commence lorsque je deviens capable de choisir ce que je veux nourrir en moi.

Je peux ressentir de la colère sans la laisser décider à ma place. Je peux avoir peur sans permettre à ma peur de diriger toute ma vie. Je peux désirer quelque chose sans oublier les conséquences de mon choix.

Voilà pourquoi le contrat social rejoint, selon moi, notre contrat intérieur.

Avant de demander aux autres de respecter leurs engagements, je peux me demander :

  • Est-ce que mes actes correspondent aux valeurs que je proclame ?
  • Est-ce que je respecte la liberté des autres autant que je revendique la mienne ?
  • Est-ce que je contribue, même modestement, à la qualité de la vie commune ?

La conscience ne consiste pas seulement à savoir ce qui est juste. Elle nous demande d’essayer de l’incarner.

Réapprendre à dire « nous »

Nous ne changerons pas toute la société en une journée. Mais nous pouvons agir dans la petite partie du monde qui nous est confiée.

Nous pouvons écouter quelqu’un sans préparer immédiatement notre réponse.

Nous pouvons vérifier une information avant de la transmettre.

Nous pouvons respecter une règle, même lorsque personne ne nous surveille.

Nous pouvons aider une personne isolée, participer à une action locale ou prendre soin d’un lieu commun.

Nous pouvons aussi nous demander, avant de prendre une décision : Qui devra vivre avec les conséquences de mon choix ?

Ces gestes peuvent sembler petits. Pourtant, ils entretiennent le lien invisible qui nous permet de vivre ensemble.

Le bien commun ne commence pas dans les grands discours. Il commence chaque fois que notre liberté accepte de devenir également responsable.

À seize ans, je ne pouvais pas encore comprendre Du contrat social avec l’expérience qui est aujourd’hui la mienne. Je l’avais lu pour préparer mon jury et construire mon avenir.

Des décennies plus tard, grâce à mon fils, je retrouve Rousseau pour interroger notre manière de vivre ensemble.

Le livre n’a pas changé. Mais entre la jeune fille que j’étais et la femme que je suis devenue, ma conscience a continué à grandir.

Certains livres entrent dans notre vie pour nous aider à réussir un examen. D’autres attendent tranquillement que nos questionnements et nos expériences nous permettent de mieux comprendre notre propre vie, mais aussi la société avec laquelle nous avons choisi d’avancer et à l’évolution de laquelle nous pouvons contribuer.

L’Arcane qui entre en résonance : La Justice

Dans La Voie des 22, La Justice ne représente pas seulement le tribunal, la sanction, la punition ou un quelconque homme de Loi.

Elle nous invite aussi à rechercher une cohérence toujours plus juste entre notre pensée, notre parole et nos actes.

Elle nous apprend à chercher l’équilibre entre nos droits et nos devoirs, notre liberté et ses conséquences, notre intérêt personnel et le bien commun.

Elle m’invite à ne pas exiger des autres ce que je refuse moi-même d’accomplir.

La Justice ne me demande pas d’être parfaite. Elle me demande de devenir plus consciente de ce que mes choix produisent dans ma vie et dans celle des autres.

Elle nous rappelle une chose essentielle : vivre ensemble ne signifie pas renoncer à soi, mais apprendre à devenir soi sans empêcher les autres d’exister.

La Justice ne choisit pas entre le « moi » et le « nous » : elle cherche l’équilibre qui permet à chacun d’exister sans nuire à l’ensemble. 

Et si le contrat social n’est pas un texte ancien, mais le serment quotidien de bâtir notre liberté à travers celle des autres ?

C’est par une responsabilité individuelle et un engagement collectif rigoureux que cette promesse civique prend tout son sens pour inventer, ensemble, un avenir porteur d’espoir.

Merci la Vie.

Le timbre La Justice       Roselyne Marianne
Autrice et formatrice en Lecture Initiatique
Fondatrice de La Voie des 22 et de la Selmour Gallery
Visites initiatiques des 22 Arcanes – Livres – Transmissions